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LES VIEUX
I
Youpala
LE CENTENAIRE AU YOUPALA

   SERGE DAMASCUS n'a pas voulu fêter son siècle. Il aurait du même coup célébré l’affaire des caporaux de Souain, fusillés pour n’avoir pas voulu faire monter leurs hommes à l’assaut dans des conditions encore plus mauvaises que d’habitude. Il se déplace, depuis deux ans, dans un youpala confectionné par ses soins et tenant compte de tous ses besoins, naturels compris (braguette courant du nombril au coccyx) avec des bâtons de randonnée. Toute sa vie, on lui a fait des cadeaux le quatorze ou le seize mars, pas le quinze. Son père, qui avait connu la der, avait d’étranges préventions. Jusque là, Serge Damascus a toujours marché avec des béquilles, parce que ses jambes ne pouvaient lui servir, à tour de rôle, que de point d’appui. Elles n’étaient plus assez fortes pour remplir cet office.
   Il est né de parents pauvres par vocation, érudits pour la forme, musiciens pour le plaisir et le biftèque : ils jouaient dans les rues, avec un certain succès, des airs d’opéra ou d’opérette, souvent les scies du moment. Puissant avorton, musculeux jusqu’au bassin, débile dessous. Sa marche s’apparente à la brasse dite papillon. Béquillard heureux de quatorze mois à la fabrication du youpala, il s’est vite adapté.
   Son père, instable mais fort habile de ses mains, avait tâté, à la sortie du bac exigé, de plusieurs métiers avant de s’apercevoir qu’avec son harmonica, le rapport qualité/sous… Il avait pu acheter, pour quasiment rien, avec le produit d’une charité qu’il évitait d’aller boire, un terrain désaffecté et bâtir une belle baraque en bois, suffisamment spacieuse pour fonder une famille. Il avait même obtenu, d’un charitable excentrique et bien placé, que l’on appelât ce terrain impasse Guillaume, le prénom de son géniteur qui ne voulait pas d’un mendigot dans sa famille. Guerre de générations feutrée, vu que les ponts restaient intacts. L’après-midi, il fréquentait la Bibliothèque Municipale car il ne voyait aucune raison de s’encombrer de livres quand l’on dispose d’un aussi riche dépôt d’ouvrages à moins d’un kilomètre. Il avait même fini par débaucher une fille que ses parents désespéraient de placer, vu qu’elle avait passé le cap de ses vingt-cinq ans. Le fait qu’il en eût vingt-neuf ne les gênait pas. Ce gendre mendiait sans doute, mais n’avait pas de gros besoins. L’autre les tapait régulièrement. Mieux vaut un gueux qu’un tapeur insistant. Faute d’être un bon parti, celui-ci ne coûtait rien, et se contentait d’une baraque en bois. Cette jeune fille, pas si rancie que ça, aimait son mendiant au point de se mettre au pipeau, dont elle devint vite une virtuose, à l’instar de bien des politiques. Jaurès avait beau crier à qui voulait l’entendre que toute guerre est un désastre, le mendiant dut prendre un taxi où s’entassaient d’autres mobilisés.
   Serge Damascus a été conçu treize jours avant l’assassinat d’un archiduc ; quand il est né, son père n’a pu obtenir de permission vu qu’il se trouvait en Artois : il fallait profiter du fait que le commandement allemand s’était mis en tête d’attaquer la Russie, ce qui soulageait le front ouest. À quoi ça tient, le sort d’une guerre… Falkenhayn voulait, conformément au plan Schlieffen jeter toutes ses troupes sur le front occidental, Hindenburg et Ludendorff voulaient éviter d’être pris en tenaille. Hindenburg remporte la bataille de Tannenberg, Gallieni lance toutes ses troupes sur l’aile droite des envahisseurs — les fameux taxis — et Joffre en profite pour gagner la bataille de la Marne. Le père de Serge Damascus participe à cette course vers la mer où chacun essaie de déborder l’autre. Les fronts s’enlisant, il arrive à temps pour fabriquer les premières béquilles du petiot. Les trois années suivantes d’autres béquilles viendront scander la croissance du gamin. Le vieillard au youpala garde ce souvenir de la der. Après les cloches de l’armistice, le père peut accrocher deux crachats sur sa veste élimée, ce qui rend le duo plus rentable.  
   Le petit béquillard trop doué sautait les classes et se retrouvait chaque année avec des condisciples de plus en plus grands, d’autant plus qu’il travaillait dur pour ne plus avoir à fréquenter cette languissante chiourme. Ignorant qu’il comptait bien s’arrêter au bac, un grand-père lui offre un appareil photo pour son dixième anniversaire. Au lieu d’immortaliser la trombine de ses vieux, il clopine au hasard, dans les rues, pour trouver de meilleurs sujets, allant jusqu’à officier dans la cour de son lycée — jusqu’en soixante-quatre, je parle pour ceux qui ne le sauront pas, on entrait au lycée en sixième, ou au cours complémentaire, si l’on avait raté son examen d’entrée. Le père croit discerner un talent. Jugeant la photographie chose sérieuse, il donne force concerts afin de lui construire une aile, pour la chambre obscure et tout le matériel nécessaire, du bassin cylindrique aux produits à ne pas mettre à la portée des enfants, à cause que c’est à l’artiste de cadrer ses images et de préparer les bains. Il ne manque que les articles, lâche le paternel au vu des premières épreuves. Et d’ajouter : chacun son truc, chacun sa merde. Il faut apprendre à torcher des articles. L’on commente la presse en famille, non le contenu, mais le style. Peu d’élus. C’est de la confection, du prêt-à-lire, dit le garçon à onze ans, avant de présenter à son maître un peu de haute couture illustrée par ses soins. Un vingt pour la forme, avec prière de ne pas récidiver. Le seul article noté, sur feuilles quadrillées, sauf l’espace réservé aux illustrations, pieusement conservé par les parents, de leur vivant, ouvre l’exposition permanente. On vend encore les anciens aux enchères, avec le journal en prime. Titres divers. Aucune prévention.
     Ne travaille pour aucun journal. La pige, ça évite la ligne rédactionnelle qui ne sert qu’à pêcher le gogo. Une seule exigence, pas de pub en regard, la dite pub occupant la plage noble, ce qui donne au lecteur l’impression d’avancer sur une corniche. Respecter la disposition des photos, ne rien couper, bien que l’article s’étende sur au moins deux feuillets intérieurs, à lui consacrés, qu’on ajoute si l’on rince.   
     Son père l’a amené, à dix-huit ans, faire ses classes dans l’Allemagne pré-nazie. Hitler n’est pas encore chancelier du Reich, mais l’on comprend ce qui va suivre. Son père est surpris par ses parcours erratiques. Il renifle d’une drôle de façon un air qui commence à se vicier. Il se rend à son retour chez un imprimeur qui, au vu des photos, et de l’article, ne demande qu’à l’initier à son propre travail en l’aidant à mettre en page, au format voulu, avec une police adéquate, sur le papier qui convient, ce premier ours. À lui d’essayer de le fourguer. Un rédacteur en chef veut bien le recevoir et jeter un coup d’œil sur la chose, et le mettre à ses normes. Au milieu d’une édition dominicale. Le bouche à oreille a des effets heureux. Le patron du journal, anglomane à ses heures, s’écrie A star is born, trois ans avant la première version, vingt-et-un ans avant celle de Cukor.
   L’artiste offre lui-même un spectacle fantastique, que d’autres ont saisi, avec ses béquilles, son visage invariablement rêveur, son torse épais, ses bras de gymnaste, et ses deux pattes de faucheux, la sacoche bien arrimée à sa bedaine. C’est encore plus impressionnant, quand il s’arrête. Coincé sur ses béquilles, s’appuyant sur l’une ou l’autre de ses jambes filiformes, ses mains enveloppent littéralement l’appareil dont on ne voit que l’objectif, comme s’il s’agissait d’un ballon de hand.
  Il traite ensuite du front popu en négligeant les meetings et les rassemblements, prenant beaucoup de vélos sur les routes, des gens cassant la croûte dans les usines. Pour la guerre d’Espagne, il ne bouge pas de Barcelone, et en voit l'issue se jouer dans les relations entre anarchistes et communistes. Beaucoup de panneaux catalans et d’enseignes, au cas où cela tournerait mal — les langues locales seraient vite interdites ; rien de mieux que les jacobins ou un dictateur pour imposer le castillan ou le français. Un autre sur le passage des réfugiés à différents endroits, entretien avec un jeune homme qui ne supportait plus d’être enrôlé tour à tour dans les troupes républicaines et franquistes ; les camps où l’on parque les réfugiés ( les Hébreux et la terre promise ; heureux comme Dieu en France ). Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il se fait connaître : une image ou une phrase en passant, tout est dit.
   Pas bon pour la drôle de guerre, ni pour le STO, inquiété à la Libération pour avoir exposé durant la guerre, jusqu’à ce qu’un résistant communiste révèle qu’une photographie sur dix apportait de précieux renseignements aux copains, fallait partir de la troisième, par exemple, passer à la treizième et ainsi de suite. Les autres donnaient une image positive de l’occupant. De quoi inspirer confiance aux grouillots de service. Et personne ne se rendait compte que certains lieux photographiés devenaient la cible des terroristes. Reproches au coco : il voulait être condamné pour déconsidérer les juges, et prévoyait une exposition de binettes, mes juges, mes témoins à charge, le tout accompagné d’exactions des libérés, certains putois étant parfaitement reconnaissables. Le talent de se planquer quand la foule choisit une cible. Et la joie de proposer un savoureux amalgame. Il aurait intitulé la collection : « L’art de se montrer ferme. » Commence à publier des livres, avec d’autres photos, qui s’arrachent, sous le nom de Damascus.
          Se met en tête, sorti du trou, de se construire une résidence-exposition- permanente, composée de rectangles disposés en carrés, d’autres carrés sont prévus qu’il compte coller les uns aux autres de façon aléatoire, le tout composant un ensemble joli, vu du ciel. Dix ans pour fignoler cette exposition habitable. La maison en bois de ses parents trouve sa place dans cet assemblage, les cours intérieures hébergeront des arbres, fruitiers ou pas, des pelouses, des plates-bandes de fleurs. L’édile donne son agrément, son père qui va de moins en moins se produire avec son épouse dans les rues n’y voit aucun inconvénient. Le côté Bauhaus date un peu. Le bon fils regrette le duo qu’il tient à enregistrer dans un studio. Les vinyles ne seront pas mis en vente. Ils servent de musique de fond pour l’exposition. Les photographies de ses livres sont disposées dans les couloirs. Le prix des entrées suffit à le maintenir à flot, et lui tient lieu de retraite. Il lègue les bâtiments de son exposition à la ville qui arrive à en faire, avant sa mort, un monument inscrit au patrimoine national.
   Il a passé le plus clair de sa vie dans les endroits où ça allait péter. Les catastrophes humaines, a-t-il dit un jour, c’est comme une faille de San-Andréas erratique qui ne cesse de provoquer des tremblements de terre. C’est comme s’il existait une multitude de plaques continentales et de subductions. Il a comme un flair, ce qui fait dire aux malveillants qu’il porte la poisse. Pas plus que les chiens qui sentent venir un séisme avant le bipède de base.

  Il ne photographie plus, depuis vingt ans, que ses visiteurs, tous les cinq ans. On le retrouve à 102 ans, mort dans son youpala, dans la salle réservée à ses premiers articles.



René Biberfeld - 2015 
photo © jhrobert- Danse Macabre - Chaise Dieu

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LES VIEUX

série de trois nouvelles

Le Centenaire... - Forte mémoire - Échantillon


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